Le Grandéba (1ere partie) : « Les différentes niveaux de participation en démocratie OU Pourquoi on ne peut pas dire honnêtement que le Grand Débat est une concertation. »

En 1969, Sherry Arnstein publia une échelle de la participation citoyennes. Cela introduisit le fait qu’il y a plusieurs niveaux de participation en démocratie. Ces niveaux ont des caractéristiques objectives assez précises. Ils sont entre 5 et 8 suivant les découpages que l’on fait. Mais quel que soit ce découpage, cela indique qu’on peut se déclarer en démocratie, avec une niveau participation citoyenne oscillant entre tout et rien.

Le niveaux le plus bas, qu’on aura même du mal à considérer comme une participation, le niveau zéro, est celui de la manipulation. Cela recouvre les situations où le public est passif, même s’il n’en a pas l’impression. Et où on lui fournit des informations pouvant même être partiales, incomplètes, dans l’objectif de le convaincre. En fait, le public n’est pas vraiment souhaité, on le prend plus comme un mal nécessaire, à gérer avec le plus de subtilité possible, afin qu’il évite de s’en rendre compte.

Ce qu’on considère réellement comme le premier niveau de participation est celui de l’information. Ici, on vous fait une promesse : Vous aurez toutes les informations. Sur la forme, ce peut être à travers un site internet, une lettre aux français ou une réunion publique où on répondra à vos questions.

Vous l’aurez compris certaines des branches de ce grand débat, comme les rencontres avec les maires ou encore, je viens de voir passer l’info, une émission de télé conjointe Hanouna-Schiappa, relèvent de ce premier, et très maigre, niveau de participation.

Mais attention, pour effectivement mériter le titre d’information, il faut qu’on vous délivre toutes les données ET qu’on vous donne aussi les moyens de les comprendre. Si on ne vous donne pas ces moyens, on retombe au niveau du dessous, la manipulation. Et j’émets des doutes quant au fait que Cyril Hanouna vous donne les moyens de comprendre toute la complexité des tenants et aboutissant de sujets politiques comme…la fiscalité. Ne serait-ce que parce que niveau audimat, l’

économie c’est peu prometteur. Et que la rencontre entre les explications fiscales et un ancien assujetti à l’ISF peut laisser entrevoir des trésors d’inventivité pour éviter de parler de l’éléphant dans le salon.

2e niveau de participation, la consultation. Dans la consultation, vous avez la parole mais vous n’avez aucune garantie que celle-ci ait un quelconque impact sur les décisions finales.

Donc quand le Grandéba nous est présenté comme une consultation, dans la mesure où on nous a expliqué dès le 19 décembre que ça ne changerait, rien a priori, on ne s’est pas trop fichu de nous. C’est juste que le mot consultation ne recouvre pas ce qu’on pense. Quand le président lance une consultation du peuple, ça n’a rien à voir avec une consultation que vous allez prendre chez le docteur. Sauf si en sortant du cabinet médical, vous envisagez de continuer de crever la bouche ouverte sans même avoir lu l’ordonnance.

Ceci étant dit pour mériter le terme de consultation, en plus d’informer et de donner les moyens de comprendre, il faut aussi avoir à cœur de donner à toutes les personnes concernées le moyen de s’exprimer selon sa situation, son histoire et ses possibilités. Et là, d’un coup, c’est déjà beaucoup moins reluisant le Grandéba. Parce que dire « On vous a consulté. » alors que le dispositif consiste en 4 listes de questions, à répondre par écrit ou en ligne, c’est sous entendre que tout le monde a les moyens d’imprimer, de lire, d’écrire, d’accéder à un ordinateur pour répondre à 84 questions. 84 ! Ou encore que tout le monde a les moyens de se sentir disponible pour prendre une ou plusieurs soirées et légitime pour aller prendre la parole dans des assemblées publiques. Et ça, c’est loin d’être le cas.

Donc ça ressemble à une consultation nationale mais en réalité, ce sera très probablement une consultation de niches où on risque fort de retrouver une surexpression des classes électives d’Emmanuel Macron mais on parlera de ce mécanisme plus tard dans la partie 2.

Enfin, avant d’être bien sûr de participer à une consultation, il est important que vous sachiez précisément ce qu’il adviendra de votre contribution, en terme de traitement et d’interprétation. Et dans le Grand Débat, on n’en sais pas grand-chose, si ce n’est qu’on aura droit à une synthèse. Aura-t-on les résultats bruts ? Ou des résultat redressés, comme dans les sondages ? Mystère.

Le Grandéba, ça ressemble à une consultation mais ça peine vraiment à atteindre cette petite 2e marche des niveaux de participation en démocratie.

Ce qui est sûr, c’est que ça n’atteint pas la 3e marche. Ce n’est pas une concertation et, compte tenu du discours porté par La République En Marche, ça ne peut pas en être une, voilà pourquoi :

Dans une concertation, on considère que chacun est dépositaire d’une expérience qui révèle une part de la réalité. C’est déjà très loin de l’idée qu’il y a une personne qui sait mieux que les autres et qui peut guider. #Jupiter #5erépublique.

Mais surtout, en portant une concertation, on s’engage à gérer les différences de point de vue et contradictions d’intérêts entre les gens. On s’engage à faire éclater les conflits entre les différents intérêts et à trouver des arbitrages.

Cela suppose que l’on porte un discours assumant que

la société est traversée par des intérêts différents, qui sont en conflit. Or le discours porté par LREM est nettement à l’opposé. On y parle de bienveillance, on n’est tous dans le même bateau, il va y avoir du ruissellement, c’est donc qu’on est tous reliés, etc, etc. Un discours habillé des mots d’aujourd’hui mais finalement assez ancien permettant de faire passer l’intérêt des dominants pour l’intérêt général. Mais un discours incompatible avec la résolution des conflits d’intérêts entre les classes, puisque tout cela n’existent pas dans ce cadre de pensée.

Avant dernier niveau de l’échelle de la participation en démocratie, la co-décision, où en plus de se concerter, on participe aux choix et aux délibérations qui leur sont liés. A ce niveau, on peut participer à la décision, comme son nom l’indique.

Et enfin, 5e niveau, la co-construction, un mot qui est devenu très à la mode mais dont vous aurez compris qu’on ne l’atteint en réalité que rarement, tant il demande de dispositifs, d’éducation populaire, d’acceptation de partage du pouvoir. La co-constuction est atteinte lorsqu’en plus d’être informé, puis consulté et concerté, après la prise de décision partagée, on participe tous ensemble à l’exécution de la décision.

Et là, on touche à la définition de Paul Ricoeur de la démocratie, attention accrochez-vous :

«Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, traversée par des contradiction d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression, l’analyse et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage et d’une mise en œuvre.»

On retrouve toutes les conditions de la co-construction. C’est tout un programme, très ambitieux et pas des plus faciles à atteindre à court terme.

Le Grand Débat, lui, oscille entre émission de télé en direct sur les chaînes d’info, émission d’infotainement, questions-réponses au chef, sondage en ligne digne de sondage twitter, comme nous le verrons dans la partie suivante, et cahier de doléance directement hérité du Roi Louis XVI. Quand on connaît, comme vous la connaissez maintenant, l’étendue de l’échelle des niveaux de participation en démocratie, il est objectivement difficile de considérer, malgré son nom, et tout les qualificatifs positifs que lui accolent les media, que cette opération est un moment réellement ambitieux de participation citoyenne.

Et quand on rentre dans le détail des questions posées, le vernis de la com’ ne tient plus du tout sur le dispositif, et l’aspect manipulatoire, au sens de niveau zéro de la participation, apparaît. Et ça tombe bien, dans la partie 2, on rentre dans la dissection des questionnaires…

Lire, écouter ou télécharger la 2e partie.

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